Dans un monde différent, à une époque toute autre, existait l'Ordre. De mémoire d'homme, on ne se rappelle que d'une étrange harmonie, d'une transe presque désagréable. Cet Ordre fut contredit, et les Anciens Hommes se livrèrent une guerre sans nom, où personne n'avait de camp.
Après plusieurs siècles de conflit, la paix s'établit à condition que le monde soit partagé : les Huit Royaumes étaient nés.
Hirkine, le royaume des steppes glacées, était un pays belliqueux, basé sur de solides principes guerriers.
Karluhu et Jirluhu, les Royaumes-Jumeaux, occupaient les denses forêts tropicales du Bord du Monde, une région reculée et sauvage.
Atekis et Bahsta étaient quand à eux des royaumes maritimes, n'ayant pour territoire que de petites Iles au large des côtes.
Les plus petits étaient Jirelett, le Royaume-Marchand, ne se composant que de quelques villes semées telles des graines florissantes le long des routes du monde, et Malo, le Royaume-Ruine, qui ne comptait plus que quelques représentants, des conseillers pour les autres royaumes, dans leur grande majorité.
Le dernier, le plus vaste, était Nagrena. Etabli sur de denses forêts et sur les Plaines Centrales, il était le centre névralgique du monde tel qu'il fonctionnait le mieux : en harmonie.
Un beau jour, le royaume d'Hirkine ne put s'en tenir aux steppes glacées qu'il occupait depuis plusieurs millénaires, et son roi Balvar Hirkine revendiqua la paternité du royaume de Nagrena, celui-ci étant pourtant aussi vieux que le royaume glacé.
Malgré les négociations qui durèrent des années, le Royaume des Steppes se mit en marche, avec l'armée la plus importante jamais vue de mémoire d'homme, et entreprit de conquérir son immense voisin.
C'est ainsi, qu'en l'an 9810, la Seconde Guerre commença.
CHRONIQUES DES HUIT ROYAUMES.
par Shin Gray.
Chapitre Premier ... Le plus lupin des deux ?
Il existe un proverbe, propre aux anciens Rangers de Nagrena, qui énonce un principe de vie fondamental.
" En guerre comme en amour, il faut être au plus près pour en finir. "
Jaym Ergaan n'avait de toute façon jamais été doué en amour... La guerre, en revanche, lui parlait déjà plus.
Adossé à un chêne au tronc large, le proverbe prenait tout son sens. Jaym savait qu'un des gardes le poursuivant était de l'autre côté de ce même tronc, que l'homme guettait sans doute sa présence, une arbalète de bataille à la main, ne se doutant pas qu'il se trouvait à moins de deux mètres.
Son expérience de chasseur lui avait appris à être le plus discret possible, alors que dans cette forêt les gardes royaux faisaient figure de troupeau de buffles, leurs bottes piétinant les feuilles mortes, écrasant les branches sèches, le tout dans un raffut de tous les diables.
Ainsi, alors que l'homme de l'autre côté du tronc était aux aguets, il n'avait même pas entendu Jaym se rapprocher, dos à l'arbre, pour se placer juste derrière lui, une courte dague à la main.
Quelques dixièmes de secondes plus tard, le garde voyait enfin son adversaire, mais d'un regard vide, voilé par l'ombre de la mort.
" Une victime de plus sur mon ardoise... Quel gâchis... "
Un bref regard autour de lui l'avertit qu'un groupe de soldats avançait à couvert sur sa gauche et qu'un maitre loup menait ses bêtes, à quelques dizaines de mètres sur sa droite.
" Pas moyen de se cacher... Satanées bestioles. "
Le chasseur rangea sa lame dans son fourreau et entreprit de retourner vers le village, trois kilomètres au nord de sa position.
Au même moment, les bêtes grognèrent significativement. Son odeur était repérée...
La chasse était lancée.
Jaym se mit à courir, fonçant à travers les arbres tantôt espacés, tantôt dangereusement proches les uns des autres.
Ses jambes courtes le portaient extraordinairement vite, pour un homme de sa corpulence. Plutôt trapu, sa carrure était celle d'un bûcheron accompli... Ou d'un lutteur talentueux. Malgré cette apparence grossière peu enviable pour une poursuite en forêt, il maintenait sa course à vive allure, profitant du terrain qu'il connaissait bien pour garder de précieux mètres sur les loups rapides.
Toutes ces années en tant que Ranger, à parcourir les étendues vertes de la région, et les derniers mois qu'il avait passé à vivre de la chasse, toute cette expérience l'avait comme préparé à cette fuite, à cette poursuite.
En courant pour sa liberté comme pour ses principes, Jaym n'avait de cesse de ressasser les évènements récents. Quarante-trois ans à être honnête, quarante-trois ans à vivre sans faire de vagues, à couper du bois, aider des fermiers, chasser les nuisibles. Quarante-trois printemps qu'il avait offerts à son village. Un village quasi maternel, sa propre mère étant décédée quelques années après sa naissance, emportée par une grippe hivernale.
Puis la guerre avait éclatée.
Lorsque les premiers villages avaient disparus sous les bottes des soldats royaux, une résistance s'était mise en place, face à la non-assistance des forces de Nagrena. Jaym avait été un des membres fondateurs de cette armée des ombres, répondant à l'appel du devoir qui avait consumé son père avant lui. Dans son cas, la justice était une vertu héréditaire, au village ça n'était un secret pour personne.
Il prit appui sur son pied gauche pour sauter une imposante souche pourrie.
Ses pensées se brouillèrent lorsqu'il perçut derrière lui les claquements de mâchoires des bêtes excitées. Il perdait du terrain, et bientôt ils seraient sur lui... Profitant de quelques mètres sans arbres, il risqua un regard en arrière.
Trois molosses étaient à ses trousses, il reconnut des loups de Kavka. Des tueurs d'hommes.
" Reprend ton calme, mon vieux. T'as déjà vu pire que ces trois petites bêtes. "
Il dégaina de sa ceinture, tout en courant, deux dagues semblables à celle déjà utilisée.
Les loups gagnèrent encore un mètre, avant qu'il ne trouve ce qu'il attendait : un appui solide.
A quelques enjambées devant lui se tenait un rocher imposant, épargné par la mousse et le lichen.
Jaym se remémora les trois règles du combat rapproché, que lui avait enseignées son père.
" Règle numéro un : avoir des appuis solide. "
Arrivé au niveau du rocher, il sauta dessus, ancrant ses pieds sur la pierre dure.
" Règle numéro deux : surprendre l'adversaire. "
Ses cuisses se contractèrent, il s'accroupit au moment précis où le premier loup bondissait.
L'animal passa juste au-dessus du chasseur, emporté par son élan.
" Règle numéro trois : être le poing et la lame. "
Les deux autres loups se jetèrent sur lui, crocs sortis.
D'un coup de poing violent, il dévia l'assaut d'une des bêtes, tandis qu'il envoyait son autre bras dans la gueule du second monstre. La dague qu'il tenait alors fermement alla perforer la boite crânienne de l'animal par l'intérieur, stoppant net ses ardeurs meurtrières.
Il retira rapidement son bras de la gueule béante de la bête, puis porta un coup d'une vitesse inouïe en direction du premier molosse qui revenait alors à la charge, par derrière cette fois. La lame atteignit le loup à l'oreille, s'enfonçant jusqu'à la garde. Les pattes de l'animal se dérobèrent, sa gueule ouverte semblait celle du diable, tant son expression dans la mort était terrifiante.
Tout cela ne prit qu'une seconde.
Le dernier monstre recula, faisant face à Jaym. Il avait l'air de calculer ses chances de gagner, face à cet humain plein de ressources.
Le chasseur sourit et déclama d'un ton de défi :
- Un contre un, voilà qui paraît raisonnable. Allons, mon ami, attaque donc !
Le loup fit un pas en arrière, puis, en une fraction de secondes, contracta tous les muscles de son corps, dans un bond fantastique.
Rassemblant toute la force qu'il lui restait, Jaym Ergaan banda les muscles de ses deux bras, et dans un même mouvement lança ses deux dagues en direction de la bête.
L'une l'atteignit au cou, l'autre au coeur.
Le bond qui avait été majestueux dans le premier instant se mua en une chute pitoyable, le corps agonisant du monstre s'écrasant mollement aux pieds de son bourreau.
Quelques secondes passèrent, le regard du loup était rivé dans celui de l'humain qu'il avait fait l'erreur de sous-estimer.
Après un dernier jappement de douleur, l'âme de l'animal quitta son corps qui déjà refroidissait.
Le chasseur se baissa, reprit ses lames et les rangea dans leurs fourreaux.
Ses pieds n'avaient pas bougé d'un pouce, tout le temps du combat.
Il essuya son visage luisant de sueur, et se remit en route.
Ces loups étaient plus humains que les hommes qui les dressaient... Foutue guerre...
Une bouffée de colère l'envahit.
Combien de patrouilles avait-il vu ? Une vingtaine d'hommes, tout au plus. Le village allait bientôt être envahi, et il lui restait une chance d'intercepter les soldats avant qu'ils n'atteignent ce havre qu'il protégeait depuis tant d'années.
Endwood ne tomberait pas.
Il se mit à courir, les fourreaux de ses dagues ballotant contre sa ceinture.
" Un contre vingt... Voilà qui me paraît raisonnable. "